Anxiété, dépression, burn-out précoce : la souffrance des jeunes est réelle. Mais Cyril Tarquinio pose une question qui dérange — et si ce n'était pas eux le problème ?
Une patinoire de Moselle, 1982 : là où tout a commencé
Il y a un Chien Noir dans ce livre.
Ce n'est pas une métaphore empruntée. C'est celle de Winston Churchill, qui nommait ainsi sa propre dépression — cette présence sombre, invisible mais bien réelle, qui pose sa patte sur l'épaule sans prévenir et ne vous quitte jamais vraiment. Cyril Tarquinio l'a croisé en 1982, enfant, sur une patinoire déserte d'un village de Moselle. Une dissociation soudaine, un sol qui se dérobe, le sentiment d'être devenu étranger à son propre corps, à sa propre rue. Il l'a reconnu ensuite dans les yeux de ses patients. Des centaines d'yeux, depuis vingt-cinq ans.
C'est depuis cette fracture personnelle — pas depuis une tour d'ivoire universitaire — que Cyril Tarquinio a écrit Génération à vif.
Un constat que l'on préfère ne pas regarder en face
La santé mentale est la Grande cause nationale 2026, reconduite pour la deuxième année consécutive. Un Français sur cinq est concerné par un trouble psychique. Chez les 15-25 ans, les troubles anxieux, les dépressions et les burn-outs précoces sont en hausse continue. Ce ne sont plus des signaux faibles — ce sont des alertes que le système de santé, les institutions éducatives et les familles peinent encore à entendre vraiment. Mais Génération à vif ne s'arrête pas au constat. Il retourne la question.
"Ce n'est pas eux. C'est nous."
Alice, 23 ans, a dépensé 8 000 euros en chirurgie esthétique pour ressembler à sa propre photo filtrée sur Instagram. Luigi, 24 ans, maçon, cache sa dépression derrière une armure de virilité héritée d'un père disparu — ses mains racontent plus d'histoires que ses mots. Clara, 22 ans, a laissé une lettre de remerciement à son thérapeute avant de mettre fin à ses jours.
Trois histoires. Trois visages d'une même réalité que Tarquinio refuse de traiter comme des cas isolés ou des défaillances individuelles.
Il nomme le mécanisme qui nous empêche de voir clairement : le syndrome du "j'ai souffert, donc tu dois souffrir aussi". Cette tendance des générations aînées à ériger leurs propres épreuves en étapes initiatoires nécessaires, à pathologiser la vulnérabilité des jeunes plutôt que d'interroger le système qui les broie. "À mon époque, on ne se plaignait pas autant." "Ça t'aurait fait du bien, le service militaire." Ces phrases ne sont pas de la sagesse — elles perpétuent des souffrances inutiles et creusent un fossé entre générations.
Ce qui a changé, ce n'est pas la résistance des jeunes. C'est le monde dans lequel ils grandissent.
Tarquinio convoque deux penseurs pour le démontrer. Zygmunt Bauman d'abord, avec sa "modernité liquide" : une société où les repères s'effacent, où les emplois sont précaires, où les relations sont provisoires, où l'identité doit se réinventer en permanence — sans point d'ancrage solide. Hartmut Rosa ensuite, avec l'"accélération sociale" : le monde va désormais plus vite que les humains ne peuvent s'adapter. Les jeunes ne sont pas fragiles. Ils sont des funambules de l'incertitude, contraints de tenir en équilibre sur un fil qui vibre en permanence.
À cela s'ajoute une injonction paradoxale épuisante : sois libre, mais conforme. Sois authentique, mais parfait. Réussis, mais sans montrer l'effort. Connecte-toi, mais ne montre pas ta vulnérabilité. La liberté individuelle promise par la modernité est devenue, pour beaucoup de jeunes, une nouvelle forme d'aliénation.
Ce que le corps n'oublie pas
Un des angles les plus forts du livre — et les plus inattendus — est corporel.
La souffrance psychologique ne reste pas dans la tête. Elle s'inscrit dans la biologie. Le stress chronique dérègle l'amygdale, cette alarme cérébrale qui finit par sonner en permanence. Les traumatismes d'enfance usent prématurément les télomères, marqueurs biologiques du vieillissement cellulaire. Le système digestif — ce que Cyril Tarquinio appelle le "deuxième cerveau" — garde la mémoire des environnements insécurisants longtemps après que la menace a disparu.
Séparer santé mentale et santé physique, c'est une erreur. L'une et l'autre sont les deux versants d'une même réalité. Comprendre la souffrance d'un jeune, c'est réintégrer son histoire biographique dans le diagnostic — pas le réduire à une case du DSM.
Un auteur qui parle depuis la fracture, pas au-dessus d'elle
Fils d'immigrés italiens, placé par la DASS, élevé par sa grand-mère dans un appartement modeste de Moselle, Cyril Tarquinio n'a pas grandi dans la société "solide" qu'il décrit. Il l'a regardée de loin, depuis le couloir d'une maison d'amis, à attendre que la table soit desservie pour être invité à s'asseoir quelques minutes. Il connaît la liquidité des liens avant de la théoriser.
Le Black Dog, il ne l'a pas appris dans les manuels. Il l'a apprivoisé — imparfaitement, durablement. "Il ne vous quitte jamais vraiment," écrit-il. "Même après des années de psychothérapie. Il rôde, silencieux, à la périphérie de vos pensées."
C'est ce qui donne à ce livre sa profondeur et sa légitimité particulières. Ce n'est pas un expert qui observe la souffrance depuis l'extérieur. C'est quelqu'un qui l'habite, et qui a choisi d'en faire une boussole plutôt qu'une prison.
Composer avec, pas guérir de !
Cyril Tarquinio ne croit pas à la résilience comme éradication de la souffrance. Il croit à l'art de composer avec elle.
Frida Kahlo, dont le corps brisé à 18 ans devient matière à création. Stephen Hawking, dont le corps se paralyse progressivement mais dont l'esprit devient, selon les propres mots de Tarquinio, "un terrain d'exploration infini". Mandela, dont les années d'emprisonnement forgent une vision politique qui dépasse sa propre libération. Pas des superhéros — des humains qui ont appris à habiter leur fracture plutôt que d'en être dévorés.
La résilience n'est pas une performance. Ce n'est pas "rebondir" comme si rien ne s'était passé. C'est trouver un chemin à travers, avec les cicatrices.
L'heure du sursaut
Génération à vif ne se termine pas sur la résignation. Il se termine sur une exigence.
Cyril Tarquinio appelle à réguler les algorithmes qui alimentent la comparaison permanente, à former aux premiers secours en santé mentale comme on forme aux gestes qui sauvent, à créer des espaces où la vulnérabilité peut s'exprimer sans honte, à repenser une parentalité qui ne soit plus dans l'injonction mais dans l'écoute.
Et il dit quelque chose de simple, que trop de jeunes n'entendent jamais :
"Tu existes, et cela suffit."
Notre responsabilité n'est pas de former une jeunesse qui s'adapte à un monde malade. C'est de transformer ce monde pour qu'il redevienne un terreau où grandir est possible.
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