Comprendre la guerre en Ukraine par le prisme agricole : blé, sanctions, sécurité alimentaire mondiale. Un essai inédit de Sébastien Abis, Arthur Portier et Thierry Pouch.
Depuis février 2022, les analyses sur la guerre en Ukraine se sont multipliées. Stratèges, historiens, diplomates ont décortiqué les offensives, les sanctions, les livraisons d'armes. Mais une dimension essentielle est presque toujours restée dans l'ombre : l'agriculture. C'est précisément ce terrain-là — au sens propre comme au sens figuré — qu'explorent Sébastien Abis, Arthur Portier et Thierry Pouch dans Russie-Ukraine : la guerre hybride. Aux racines agricoles d'un bouleversement mondial, publié chez Armand Colin en février 2026.
Leur point de départ est aussi simple que dérangeant : on ne peut pas comprendre cette guerre si on ignore sa dimension agricole. Et pourtant, presque tout le monde l'ignore.
Un conflit entre deux géants de l'alimentation mondiale
Ce que rappellent d'emblée les auteurs, c'est l'évidence que les commentateurs oublient : la Russie et l'Ukraine sont deux puissances agricoles majeures, dont les productions irriguent les marchés de l'Égypte au Bangladesh, de la Turquie à l'Indonésie. Ensemble, elles représentent près de 29 % des exportations mondiales de blé. L'Ukraine assure à elle seule 40 % des exportations mondiales d'huile de tournesol. La Russie est devenue, en vingt-cinq ans, le premier exportateur mondial de blé — une transformation spectaculaire que le livre retrace avec précision.
Cette montée en puissance n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte d'une stratégie délibérée, patiente, et géopolitiquement calculée. Comprendre pourquoi ces deux pays sont devenus ce qu'ils sont sur l'échiquier agricole mondial, c'est comprendre pourquoi la guerre qui les oppose dépasse largement les frontières ukrainiennes.
Derrière les bombes, une autre bataille
Quand les premiers missiles tombent le 24 février 2022, les marchés de matières premières agricoles s'affolent avant même que les chancelleries réagissent. Ce n'est pas un détail : c'est un signal. La guerre russo-ukrainienne est aussi une guerre des grains, des ports, des corridors céréaliers et des dépendances alimentaires.
Les trois auteurs — un géopolitologue spécialiste des enjeux alimentaires, un analyste de marché des matières premières agricoles, et un économiste — combinent leurs expertises pour révéler ce que les cartes des offensives ne montrent pas. Comment les ports de la mer Noire sont devenus des enjeux stratégiques de premier ordre. Comment le blé a servi de monnaie d'échange diplomatique avec les pays africains les plus vulnérables. Comment les sanctions occidentales ont — délibérément — épargné le secteur agricole russe, de peur de déclencher une crise alimentaire mondiale incontrôlable.
Ce faisant, le livre éclaire un paradoxe troublant : la Russie, isolée diplomatiquement, ne l'a jamais été agricolement. Son blé continue de circuler, de nourrir, d'influencer.
Des hommes et des femmes derrière les récoltes
Ce qui frappe aussi dans le livre Russie-Ukraine : la guerre hybride, c'est qu'il ne perd jamais de vue le facteur humain. Derrière les chiffres d'exportations et les négociations de corridors céréaliers, il y a des agriculteurs ukrainiens qui continuent à semer sous les drones, des familles déplacées, des ruraux qui ne peuvent pas fuir. Il y a aussi ce paradoxe saisissant : l'Ukraine, grenier à blé du monde, compte plusieurs millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire depuis le début du conflit.
Cette dimension humaniste, souvent absente des analyses géostratégiques, traverse le livre de part en part.
Elle rappelle que derrière chaque tonne de blé exportée, chaque port bombardé, chaque récolte préservée malgré tout, il y a d'abord des vies — et que 5 millions d'Ukrainiens dépendent aujourd'hui de l'aide alimentaire du Programme alimentaire mondial, dans un pays qui nourrit pourtant une bonne partie de la planète.
L'Europe prise en étau
Le livre ne se limite pas au face-à-face russo-ukrainien. Il pose sur l'Union européenne un regard lucide et parfois sévère. Alors que Russie et Ukraine ont méthodiquement "réarmé" leurs agricultures depuis le début du siècle, l'UE a suivi le chemin inverse, réduisant progressivement la place de la Politique agricole commune dans ses priorités budgétaires.
La guerre à ses portes la contraint aujourd'hui à se réinventer. Mais comment ? La perspective d'une adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne soulève des questions que personne ne formule encore clairement : qu'est-ce qu'intégrer le plus grand pays agricole d'Europe dans un marché commun déjà sous tension ? Les auteurs explorent cette équation sous plusieurs angles, avec une franchise intellectuelle qui bouscule les certitudes.
Russie-Ukraine : la guerre hybride, un essai qui ose regarder loin
Ce qui distingue Russie-Ukraine : la guerre hybride de la plupart des analyses publiées sur ce conflit, c'est sa dimension prospective. Les auteurs ne se contentent pas de décrire ce qui s'est passé. Ils explorent, avec une rigueur et une audace rares, les futurs possibles : des scénarios contrastés, parfois volontairement excessifs, qui forcent le lecteur à mesurer l'étendue des dépendances et des vulnérabilités du système alimentaire mondial.
Que se passerait-il si la Russie cessait d'alimenter les marchés mondiaux — volontairement ou non ? Quelles seraient les conséquences d'une intégration ukrainienne dans l'UE pour les agriculteurs européens ? Et si demain un coup d'État à Kiev rebattait toutes les cartes ? Et si l'Ukraine rejoignait les BRICS plutôt que l'Union européenne ? Ces hypothèses, et bien d'autres encore, sont explorées avec une franchise intellectuelle rare — y compris les plus dérangeantes, celles que les chancelleries ne formulent pas tout haut.
Ces questions n'ont pas de réponses simples. Le livre ne prétend pas en donner. Il offre quelque chose de plus précieux : une grille de lecture pour les anticiper.
Ce livre s'adresse à vous si…
- Vous suivez la guerre en Ukraine et souhaitez en comprendre une dimension rarement traitée
- Vous travaillez dans les secteurs agricoles, agroalimentaires ou logistiques et voulez saisir les virages géopolitiques qui reconfigurent votre environnement
- Vous vous intéressez à la géopolitique mondiale et aux nouveaux instruments de puissance des États
- Vous cherchez un essai rigoureux, documenté, mais accessible — qui donne des clés pour lire le monde d'aujourd'hui et anticiper celui de demain
« Entre la démocratie et la barbarie, il n'y a parfois que trois repas. » — Winston Churchill, cité en conclusion par les auteurs
Cette phrase, avec laquelle les auteurs closent leur essai, résume mieux que tout ce que Russie-Ukraine : la guerre hybride cherche à démontrer : l'alimentation n'est jamais loin de la guerre. Et comprendre l'une, c'est mieux appréhender l'autre.
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