Voulons-nous des enfants barbares ?

Maurice Berger



5 Octobre 2008


Les rapports entre enfance et violence sont complexes et la société s’interroge sur ces manifestations de violence extrême chez l’enfant, qui dépassent la petite délinquance. Quelles réponses apporter, quelle prévention mener... ? Maurice Berger, pédopsychiatre au CHU de Saint-Étienne, apporte avec Voulons-nous des enfants barbares ? (Dunod, 2008) l’expertise d’un professionnel dans un domaine où la psychiatrie est souvent démunie. À travers des cas cliniques, des réflexions et des propositions, il mène un état des lieux réaliste et sans concessions, indispensable pour mieux décrypter ce phénomène croissant.

Quel est l’objet de votre ouvrage Voulons-nous des enfants barbares ?
Je fais part des travaux réalisés dans notre service de pédopsychiatrie à Saint-Étienne concernant les enfants et adolescents qui présentent une violence pathologique extrême. Il s’agit d’une violence individuelle, différente des violences groupales des « banlieues sensibles », gratuite au sens où elle ne s’accompagne pas de vol ni de trafic de drogue, insensible à la parole d’autrui. À propos de ces comportements, je ne parle jamais de délinquance, mais de souffrance psychique. Constatation préoccupante, le nombre de jeunes très violents que nous recevons en soins est en augmentation constante. On sait par ailleurs que le nombre de violences gratuites augmente de 6 % par an depuis 10 ans. Ces jeunes peuvent frapper à tout moment, par exemple parce qu’ils interprètent un regard d’autrui comme malveillant ; plus tard, certains risquent de commettre des viols, voire de tuer.

Quel type d’enfants violents traitez-vous ? Quelle proportion de jeunes est concernée ?
Le plus souvent, il s’agit d’enfants qui ont subi des traumatismes relationnels précoces pendant les deux premières années de leur vie. Leur violence fait partie d’un tableau clinique plus vaste, qui associe une impulsivité, des troubles de l’attachement qui les amènent à être incapables de nouer des relations stables avec autrui, des troubles psychiatriques, et la violence. C’est ce qu’on nomme de manière trop simpliste « les troubles caractériels des enfants cas sociaux ». En fait, derrière le symptôme apparent, l’un des plus « primitifs » qui soit, à savoir donner un coup, existe un fonctionnement psychique très complexe.
Un tel trouble concerne au minimum 14 000 mineurs en France.

Qu’appelez-vous exactement « traumatisme relationnel précoce » ?
On parle de traumatisme relationnel précoce lorsqu’un enfant de moins de deux ans est soumis à des stimuli désorganisateurs, car trop angoissants pour lui, imprévisibles, incompréhensibles, effrayants, douloureux. Ces enfants sont soumis, déjà bébés, à différentes sortes de traumatismes répétitifs, la violence, les négligences graves, le délaissement parental, l’exposition au spectacle de violence ou de scènes sexuelles familiales, l’implication dans la folie parentale, l’abus sexuel, etc. Ces enfants ont vécu ces moments angoissants dans une solitude totale puisqu’il n’y avait pas d’adulte capable de les réconforter.
L’impact de ces traumatismes est d’autant plus important qu’ils sont précoces. Ils entraînent une sidération de la pensée et un clivage du psychisme de l’enfant en de multiples parties. Surtout ces traumatismes s’inscrivent dans le psychisme de l’enfant sous la forme de sensations corporelles, d’images, ou de sons à l’état brut. Par la suite, ces sensations et images peuvent ressurgir en lui sous une forme « hallucinatoire », et l’on voit l’enfant être habité par l’image, les gestes, la voix de son père ou de sa mère violents ou abandonnants. C’est alors qu’il frappe.

Vous évoquez des cas complexes à traiter. Les thérapeutes ont-ils une formation adaptée, sont-ils en nombre suffisant ?
La prise en charge de ces sujets est difficile, coûteuse, et de résultat aléatoire. Elle nécessite une équipe qui accepte d’affronter des processus psychiques inconnus. De plus, la violence fait peur. Les soins nécessitent des dispositifs anti-effacement, car ces enfants effacent presque immédiatement de leur pensée les actes qu’ils ont commis et leurs conséquences.
Il faut y ajouter des dispositifs contenants, car ils ne peuvent penser que si on les empêche d’agir. Surtout, il faut instaurer un dispositif d’écoute spécifique avec un professionnel, ce qui leur permet de pouvoir partager ce qu’ils ont ressenti autrefois dans la solitude et de passer ainsi du désespoir au chagrin. On manque de thérapeutes formés à ce genre de travail.

Quelles actions préventives seraient prioritaires selon vous ?
Il faudrait commencer par évaluer précisément la situation de ces enfants à quatre niveaux :
1) l’état affectif et le niveau de développement de l’enfant ;
2) les troubles psychiques présentés par leurs parents ;
3) la manière dont ces troubles de la parentalité retentissent sur la qualité des échanges entre parents et enfants ;
4) enfin, il faut évaluer la manière dont les parents peuvent utiliser l’aide qu’on leur propose.

Si les parents ne peuvent pas modifier rapidement des attitudes éducatives gravement inadéquates, un placement doit être envisagé. Il ne s’agit pas de placer plus d’enfants, mais de les placer plus tôt, avant l’apparition des troubles décrits ci-dessus qui sont souvent fixés à partir de l’âge de deux ans. Nous savons que les signes précurseurs de la violence pathologique extrême existent dès les dix-huit premiers mois de la vie, même s’ils n’ont pas de valeur prédictive absolue.

La prise en charge de ces enfants est-elle adaptée en France ?
Non, car il existe de multiples obstacles :
- la loi de 2007 sur la protection de l’enfance ne donne pas d’axe directeur suffisamment précis. En particulier il n’est pas indiqué que l’intérêt de l’enfant a préséance sur celui des adultes. Le résultat est que de nombreux enfants restent exposés à des situations nocives pendant une durée trop longue 
- on n’invoque souvent que des facteurs sociaux comme cause de cette violence, alors que l’origine se trouve prioritairement dans les difficultés psychiques des parents et dans leur propre histoire d’enfant ;
- la décentralisation représente aussi un obstacle au progrès, au sens où chacun des cent départements français élabore son propre dispositif d’évaluation alors qu’il serait beaucoup plus efficace de créer des outils au niveau national ;
- la réalité c’est que l’on n’est pas prêt-à-penser l’enfance en France. Depuis le premier rapport sur l’augmentation des violences en milieu scolaire paru en 1972, le nombre d’enfants « barbares » qui n’ont pas la liberté interne de ne pas frapper continue à croître. Notre pays n’a et n’aura que la violence qu’il mérite.

Pourquoi certains pays réussissent-ils mieux que la France pour apporter des solutions efficaces ?
Parce qu’ils mettent en priorité le bien-être des enfants, la protection de leur développement, et qu’ils se sont donné pour cela des lois sans ambiguïté. Ce sont aussi des pays qui raisonnent en terme d’investissement financier à long terme : des travaux très précis montrent qu’un dollar investi dans un dispositif de prévention cohérent permet entre 13 et 17 dollars d’économie lorsque l’enfant est devenu adulte, car il est plus autonome, travaille, a moins besoin de soins, commet moins d’actes antisociaux.

Comment avez-vous construit votre ouvrage ?
La première partie est consacrée à la description et à la prise en charge des enfants très violents. J’insiste sur un facteur qui a retardé la réflexion sur ces questions, notre difficulté à nous identifier aux personnes qui sont victimes de violences. Il est insupportable de penser qu’une personne, adulte ou enfant, peut être traumatisée à vie, de manière irréversible.

La deuxième partie est constituée de réflexions et de propositions concernant d’autres formes de violence :
- l’origine de la violence chez certains adolescents d’origine maghrébine. Il existe en effet une surreprésentation de ces adolescents parmi les auteurs de violence. J’ai fait le choix d’essayer de comprendre ce qui se produit dans de telles situations, en me tournant pour cela vers les travaux de plusieurs psychologues d’origine maghrébine, lesquels se sont révélés passionnants et très éclairants pour saisir les processus en jeu ;
- un point de vue pédopsychiatrique sur les émeutes dans les banlieues sensibles. Les jeunes concernés n’ont pas pu se constituer, à travers les échanges avec leurs parents, la capacité de jouer, c’est-à-dire de faire semblant ; ils ne peuvent donc que « jouer » dans la réalité, par exemple en vandalisant des locaux scolaires. De plus, ils présentent une atteinte de l’estime de soi. On constate que ces violences groupales sont un phénomène public d’origine intime ;
- l’effet nocif du lâchage social de nos interdits éducatifs. Le résultat est que les parents ne trouvent plus dans le corps social l’étayage nécessaire pour tenir des interdits cohérents.

À qui souhaitez-vous vous adresser ?
Cet ouvrage n’est pas destiné seulement aux professionnels en contact avec des enfants, des adolescents, et des adultes potentiellement violents. Tous les citoyens sont concernés, car la violence peut se rencontrer partout, en crèche, à l’école, dans la rue, dans les transports en commun. J’ai écrit ce livre dans un langage peu technique, de manière à ce qu’il soit aisément compréhensible par des non-spécialistes.

© DUNOD EDITEUR, 06/10/2008

Voulons-nous des enfants barbares ?

Prévenir et traiter la violence extrême

Collection: Enfances, Dunod
2008 - 224 pages - 155x240 mm
EAN13 : 9782100517053 Prix TTC France 22,90 €

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