L'éduc et le psy Lettres sur la clinique du soin éducatif

Jean Cartry, Paul Fustier



20 Mars 2010


Nous faire partager le dialogue entre un psychologue et un éducateur à propos de situations de terrain rencontrées en familles d'accueil, voilà ce que nous propose L'éduc et le psy (Dunod, 2010). Un dialogue riche et profond sur des situations vécues au quotidien par l'éducateur, auxquelles le psychologue apporte l'éclairage et le recul de la théorie. Cet ouvrage s'adresse à tous ceux qui accompagnent des gens dans la vie ordinaire des institutions, ou en famille d'accueil avec l'espoir de favoriser des changements dans la sphère de l'éducatif ou/et dans la sphère du soin : les psychologues, les familles d'accueil permanent, les assistants familiaux, les éducateurs en institution ou en milieu ouvert qui reçoivent des enfants en très grande difficulté, confiés par l'aide sociale à l'enfance, les juges ou les institutions.

Quel est le sujet de votre ouvrage ?
Paul Fustier : Cet ouvrage vise le public des familles d’accueil et celui des Maisons d’enfants à caractère social (MECS) qui reçoivent des enfants en difficultés familiales, avec des éducateurs professionnels. Il est centré sur l’accompagnement dans la vie ordinaire.
Ce livre permet de participer à l’élaboration d’une psychologie clinique du quotidien. Il montre que la vie de tous les jours regorge d’évènements anodins, ces détails à valeur métaphorique souvent évoqués ici et qui sont bourrés de sens. Le traitement clinique de ces situations particulières est susceptible de produire des effets de changement chez la personne prise en charge…

Jean Cartry : Il s’agit d’abord d’un dialogue spontané de complémentarité et de réflexion réciproque entre un éducateur spécialisé de terrain et un psychologue qui a enseigné à l’université et auteur d’ouvrages de référence. Les éducateurs ont souvent un peu de mal à dialoguer avec les psys, censés avoir plus de connaissances théoriques. Or, entre Paul Fustier et moi, il y a un réel dialogue et une complémentarité, d’autant que comme éducateur, j’ai fait le choix depuis des années d’entrer dans les concepts et dans la théorie. Je possède le même vocabulaire et je suis au clair avec les concepts, je peux donc dialoguer avec lui sans complexe et sans assujettissement. Son expérience est institutionnelle, la mienne l’est aussi, ainsi que de terrain, puisqu’avec ma femme nous sommes éducateurs spécialisés et que nous accueillons des enfants depuis 32 ans. Dans notre échange, je lui apporte des situations de terrain, des situations de clinique sur lesquelles il réagit en contrepoint, avec ce que cela éveille en lui de réflexions, d’apport de complémentarité, compte tenu de sa propre expérience. Ce dialogue permet d’interroger tout ce que la situation d’éducation apporte de complexe, de sous-jacent et surtout de soignant, car notre travail est un travail de soin éducatif.

Cet échange épistolaire apporte-t-il une autre dimension à vos réflexions respectives ?
P. F. : Nous échangeons avec ce courrier des points de vue concernant la même situation. Dans notre cas, le même objet est vu autrement par celui avec qui on échange une lettre. L’intérêt est que le point de vue de l’un est pénétré par le point de vue de l’autre. Si les deux points de vue sont compatibles, la lecture du texte de l’autre modifie chez chacun, en l’enrichissant, la représentation qu’il a de la situation qui a motivé l’échange. Cela permet de montrer qu’un psychologue et un éducateur sont capables de dialoguer à partir de deux postures différentes.

J. C. : J’entre avec Paul sous l’éclairage de concepts relativement puissants qui permettent de valider des attitudes éducatives. Notamment le concept de paradoxe et d’ambiguïté au sens où une situation n’est jamais ce qu’elle paraît être, elle n’est jamais complètement référencée à la théorie. On ne fait pas rentrer un enfant ou un adolescent dans une théorie préalable, l’approche à l’aide de la théorie permet de donner un certain éclairage, mais il est hors de question de faire rentrer de force un enfant dans la théorie clinique. Chez Paul, ce qui est intéressant c’est ce jeu permanent entre le sujet, la théorie, les hypothèses et puis la réalité que le sujet lui impose et qui se dégage au fur et à mesure qu’on lui permet de s’exprimer. C’est caractéristique de l’approche de Fustier. Notre ouvrage est un dialogue, car nous sommes éloignés géographiquement, il était hors de question que l’on écrive ensemble. Cela a introduit une dynamique d’échange et de réactivité. Dans un échange de lettres, il y a une réflexivité, une attention qui sont encore plus grandes que lorsque l’on se parle.

Quels écueils les familles d’accueil peuvent-elles rencontrer ?
P. F. : Les familles d’accueil peuvent être dévorées par les affects dont elles sont l’objet de la part des enfants accueillis ou bien, dans un mouvement outré de protection, elles vont élaborer des défenses rigides contre ces affects en s’appuyant sur une conception instrumentale de la professionnalisation ; on peut dire alors que l’objectif ultime de cette construction serait de neutraliser les affects dans une tentative de « purification » du lien. Les familles d’accueil ont souvent l’impression d’être dévorées par un enfant qu’elles n’arrivent pas à tenir à distance ou bien sont amenées à construire des systèmes très éloignés de l’enfant, sans engagement personnel de leur part, ce qui constitue le deuxième écueil.

J. C. : Les familles d’accueil sont confrontées à des overdoses émotionnelles. Il ne suffit pas de recevoir un enfant chez soi pour qu’il aille mieux, car il va opposer des attitudes et des comportements très paradoxaux. Ces enfants sont pris dans une problématique de double lien entre leur famille d’origine et la famille d’accueil. S’attacher à la famille d’accueil c’est trahir leur famille et réciproquement. Il faut dénouer ce double lien en introduisant la famille d’origine par un travail de pensée, au moins de façon symbolique, puisque c’est là que prend racine l’histoire de l’enfant. Ce dernier suscite des situations qui vont souvent piéger la famille d’accueil, car il transfère sur elle des situations vécues antérieurement et inconsciemment ; il essaie de faire fonctionner les « parents » de la famille d’accueil comme les parents avec qui il a vécu plusieurs années auparavant, en reproduisant les situations traumatisantes ou pathogènes déjà rencontrées. Les parents d’accueil sont confrontés au contretransfert et ils doivent éviter de se faire piéger et rester conscients de ce que l’enfant dépose en eux un affect inconscient, qui les amène à éprouver des sentiments très complexes qui ne leur ressemblent pas. C’est souvent très difficile et il faut travailler pour prendre de la distance, cela implique un tiers, de la supervision et du travail d’équipe. Quand il arrive chez nous, l’enfant va progressivement prendre conscience de ce qui lui a manqué, source d’une douleur terrible et il va donc essayer de réhabiliter inconsciemment ses parents, ce qui crée une difficulté à la famille d’accueil. Il faut vivre dans une tension permanente, tout en essayant de faire en sorte que cette tension n’empêche pas de vivre et lui permette de se réparer.

Comment l’expérience du psychologue et celle de l’éducateur s’éclairent-elles ?
P. F. : Elles ne sont pas à même distance. L’éducateur « navigue au plus près » et son regard font partie de la situation qu’il traite, il est à l’intérieur de celle-ci ; le psychologue est plus sensible au paysage dans lequel se déploie la situation, mais il lui est parfois nécessaire pour l’éclairer, de faire un détour ou d’avoir recours à la « lunette d’approche ».

J. C. : Le psychologue a une formation théorique et une position en retrait. Quand il aborde avec un enfant des thématiques douloureuses dans une thérapie, il est quand même protégé parce qu’il n’est pas immergé dans le quotidien. Il est protégé par le cadre de la cure : son bureau, son état, son statut… contrairement à l’éducateur, qui, sur le terrain, est confronté au même problème, mais avec l’obligation d’assurer la vie quotidienne et de rappeler la loi, dans la réalité. Le psychologue peut apporter le regard clinique par sa situation protégée et de retrait tandis que l’éducateur apporte au psychologue tous les éléments de réalité qui constituent la vie quotidienne et c’est ce que montre le livre. Ce que j’apporte ce sont des situations de terrain avec des éléments personnels, c’est la réalité de la relation éducative « éducateur/enfant-adolescent » et le psychologue en retour m’apporte un éclairage distancié. Il peut percevoir dans un travail clinique de test projectif par exemple ou d’entretien distancié avec le jeune des éléments de vitalité, des problèmes de souffrance que nous ne percevons pas forcément et c’est constamment interactif.

© DUNOD EDITEUR, 28/03/2010

L'éduc et le psy

Lettres ouvertes sur la clinique du soin éducatif

Collection: Enfances, Dunod
2010 - 192 pages - 140x220 mm
EAN13 : 9782100544752 Prix TTC France 18,50 €

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