Exil et déracinement

Abdessalem Yahyaoui



8 Mars 2010


Les familles migrantes traversent des crises profondes liées à l’exil et à la confrontation de leur vécu avec celui de leurs enfants, nés ou élevés en France. Pour les accompagner, il n’existe que deux consultations connues en France, situées en Rhône-Alpes. Avec Exil et déracinement (Dunod, 2010), Abdessalem Yahyaoui aborde de façon concrète et détaillée, la psychopathologie de l’exil, à la lumière de plus de 20 ans d’expérience dans ce domaine. Un ouvrage qui propose des clés aux travailleurs sociaux, comme aux psychologues, aux psychiatres ou à tous les professionnels confrontés aux relations interculturelles.

Les problèmes psychologiques rencontrés par les familles de migrants touchent-ils autant les enfants que les parents ?
Il faut distinguer un premier niveau qui concerne les problèmes propres aux parents, transmis par la force des choses, directement ou indirectement aux enfants. Il s’agit de tous les problèmes vécus directement par les parents, en lien avec l’expérience migratoire, la qualité de l’accueil, les réaménagements et les remaniements psychiques nécessaires en raison des changements de contexte. Comme les enfants, dans la majorité des familles que nous rencontrons, sont exposés à la vulnérabilité psychologique des parents, ils en prennent une bonne part.
Le second niveau expose de manière différenciée les parents et les enfants, notamment pour tout ce qui relève de la gestion des problèmes de sociabilité. Les parents ont tendance à s’inhiber et à être assez passifs face à ces problèmes de socialisation, alors que les enfants vont plutôt externaliser les tensions qui en naissent.

Les problèmes relèvent à la fois de l’ordre de la transmission transgénérationnelle, implicite ou explicite et de la proximité entre les parents et les enfants au quotidien ; en effet, beaucoup d’enfants accompagnent leurs parents dans les consultations médicales ou les rencontres administratives, ce qui les rend en quelque sorte dépositaires, sans le vouloir, de problématiques psychologiques et de socialisation. Il y a également ce qui relève de l’expérience propre de ces enfants en tant qu’enfants de migrants.

Constatez-vous des différences selon le type d’immigration ou la région d’origine ?
Je n’ai pas l’impression de constater de différences énormes, voire même de différence tout court, en travaillant avec une famille cambodgienne, vietnamienne, de Mayotte, camerounaise, marocaine, algérienne ou turque.
Les parents y sont traversés de la même façon par l’expérience de la rupture, de la séparation, avec tout ce que cela peut induire comme travail énorme sur les plans cognitif et psychique. Chacune des familles rencontrées est soumise à des tensions psychologiques particulièrement fortes liées au processus d’acculturation. Cette tension est soit de type cognitif, soit de type affectif et émotionnel, car il s’opère un travail de recontextualisation, de recadrage des repères antérieurs, de discrimination des signes, des symboles, des codes du pays d’accueil… discrimination qui suppose en même temps un travail de distanciation à ses propres normes et aux codes que l’on a ramenés avec soi… Toute cette activité psychique de décodage et recodage est éprouvante, tant au plan cognitif qu’émotionnel, cela prend beaucoup d’énergie et peut se traduire par des états de stress très fort, que l’on appelle stress « acculturatif ». Le choc cognitif est d’autant plus important pour les parents qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine, qui ne savent pas déchiffrer les codes et qui ont des difficultés cognitives pour entrer en contact avec certaines valeurs et des logiques de fonctionnement institutionnel.

Constatez-vous des différences selon le type d’immigration ou la région d’origine ?
Je n’ai pas l’impression de constater de différences énormes, voire même de différence tout court, en travaillant avec une famille cambodgienne, vietnamienne, de Mayotte, camerounaise, marocaine, algérienne ou turque.
Les parents y sont traversés de la même façon par l’expérience de la rupture, de la séparation, avec tout ce que cela peut induire comme travail énorme sur les plans cognitif et psychique. Chacune des familles rencontrées est soumise à des tensions psychologiques particulièrement fortes liées au processus d’acculturation. Cette tension est soit de type cognitif, soit de type affectif et émotionnel, car il s’opère un travail de recontextualisation, de recadrage des repères antérieurs, de discrimination des signes, des symboles, des codes du pays d’accueil… discrimination qui suppose en même temps un travail de distanciation à ses propres normes et aux codes que l’on a ramenés avec soi… Toute cette activité psychique de décodage et recodage est éprouvante, tant au plan cognitif qu’émotionnel, cela prend beaucoup d’énergie et peut se traduire par des états de stress très fort, que l’on appelle stress « acculturatif ». Le choc cognitif est d’autant plus important pour les parents qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine, qui ne savent pas déchiffrer les codes et qui ont des difficultés cognitives pour entrer en contact avec certaines valeurs et des logiques de fonctionnement institutionnel.

Quels symptômes sont les plus fréquemment observés ?
Ce choc cognitif se traduit au niveau émotionnel par un stress acculturatif et des symptômes assez proches de l’anxiété, de la dépressivité… et ceci, tant chez la mère que chez le père.
Cela crée une espèce de background dans le fonctionnement familial, avec des problèmes énormes de communication au niveau intragénérationnel. L’immigration a modifié les rapports intersexes et complètement inversé les fonctions et les rôles dans le couple, en donnant plus de moyens à la femme pour se réaliser que dans son pays d’origine. Celle-ci modifie donc complètement son fonctionnement entre le « dedans » et le « dehors », ce qui change radicalement les rapports du couple. Au niveau intergénérationnel, on observe une difficulté à reconnaître la différence culturelle entre les générations : les enfants ont du mal avec les différences culturelles de leurs parents, qu’ils trouvent parfois difficiles à assumer, accepter et à vivre au quotidien. Quant aux parents, ils éprouvent des difficultés à accepter les valeurs de leurs enfants, qui sont nés et ont grandi ici, avec des façons de vivre conformes à celles du pays d’accueil.
Les troubles qui en découlent sont en lien avec la parentalité, les représentations et les vécus de la parentalité que les parents portent en eux, ne répondant plus aux attentes des enfants et particulièrement des adolescents. Les parents ont vécu, avec leurs propres parents, une autre expérience, généralement dominée par une certaine distance affective, physique, un respect inconditionnel entre parents et enfants. Aussi, pour eux, ce qui fonde la parentalité, c’est le soin corporel, le soin physique, la nourriture et l’abri. Or, leurs enfants réclament une proximité psychique, affective, physique, de la disponibilité et une préoccupation manifeste et non discrète, comme c’est le cas. Il y a donc un problème « d’accordage affectif » tel que le définit Daniel Stern, entre l’attente affective de l’enfant et ce que les parents sont à même de donner. N’ayant pas eu ce vécu, ils ne peuvent répondre aux attentes des enfants et le problème se complique encore avec l’adolescence, car bien souvent les parents sont passés directement de l’enfance à une vie d’adulte… Confrontés à l’adolescence de leurs enfants, ils découvrent cette période de la vie qui engendre tensions et incompréhension, qu’ils considèrent presque comme une maladie, ne comprenant pas pourquoi leur enfant ne se prend pas en charge… Il en résulte des symptômes que j’appelle « déconnexion » ou « gel » de la parentalité : les parents baissent les bras et cela aboutit à des laisser-aller ou un passage à l’acte de l’enfant.
Ceci se retrouve autant chez un médecin, chef de service à l’hôpital, d’origine maghrébine ou malgache, que chez une mère ouvrière. Cela répond davantage à une modification des repères et à la nécessité de faire un énorme travail de remaniement cognitif et psychique, généralement provoqué par l’enfant. L’on notera que, quelle que soit l’origine sociale, l’expérience de l’exil confronte les uns et les autres plus ou moins au même vécu et l’éducation ne suffit peut être pas à elle seule pour écourter ce travail de réparation.

Comment ces familles sont-elles prises en charge ?
Généralement les prises en charge sont assez difficiles, car il existe très peu de dispositifs en France offrant un cadre pour ce travail d’écoute spécifique. Beaucoup de problèmes se recoupent avec les familles françaises ou européennes, mais la dimension culturelle nécessite un cadre approprié pour trouver du sens, un espace, même si elle n’est pas « parlée ».
Nous avons deux consultations en Région Rhône-Alpes depuis 1984 et je suis le seul en France à travailler sur le versant familial ; deux autres consultations sur Paris interviennent sur le versant ethnoculturel, ce qui est différent.
Le dispositif avancé sur lequel nous travaillons est orienté sur les capacités de la famille à rebondir, à résilier, à s’auto-réparer, en mettant en place le maximum de moyens pour restaurer le potentiel familial, en mobilisant le réseau primaire c’est-à-dire la famille, et le réseau secondaire qui comprend tous les intervenants extérieurs, représentants des institutions, auprès de la famille, dans la vie quotidienne. Ce dispositif propose de mener un travail sur les conflits, de les localiser et de permettre à la famille de construire sa propre stratégie de changement. Et pour cela, celle-ci a besoin de tuteurs : les tuteurs de la résilience. Ils peuvent être propres à la famille, mais généralement ce sont les professionnels qui les accompagnent, qui aident la famille à s’appuyer sur plusieurs structures pour parvenir à réaliser ses propres changements. La famille peut ainsi entrer dans un travail de mentalisation, un apaisement des liens, une meilleure circulation des rapports au niveau des relations intra- et intergénérationnelles, en même temps qu’elle peut construire des liens plus supportables et plus viables entre elle et le monde extérieur. Cela peut aller parfois jusqu’à la possibilité de passer directement à un travail de guidance parentale afin d’accompagner les parents dans leur recherche de stratégies pour mieux accompagner leurs enfants, plus particulièrement à l’adolescence.
Grâce à cela, l’équipe de travailleurs sociaux augmente son potentiel d’accompagnement pour mobiliser le réseau secondaire autour de la famille et résoudre des problèmes au quotidien.

© DUNOD EDITEUR, 10/03/2010
 

Exil et déracinement

Thérapie familiale des migrants

Collection: Psychismes, Dunod
2010 - 272 pages - 155x240 mm
EAN13 : 9782100533756 Prix TTC France 26,40 €

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