Essor des civilisations et climat : un lien pérenne à travers les siècles

Vincent Boqueho



30 Mars 2012


Vous vous interrogez sur les causes du rayonnement de telle ou telle civilisation ? Vous voulez comprendre pourquoi l’Europe a conquis l’Amérique et pas l’inverse ? Les civilisations à l’épreuve du climat (Dunod, 2012) de Vincent Boquého répond de façon argumentée à ces questions, en mettant en avant le rôle du climat. Il s’adresse à tous les amateurs d’histoire ou de géographie, ainsi qu’à tous ceux qui veulent comprendre la répartition actuelle et passée des civilisations dans le monde.

- Comment avez-vous mené cette analyse sur l’incidence du climat sur le développement des civilisations ?

Ce projet est parti d’un constat : d’une part, le passage de la Préhistoire à l’histoire a été permis grâce au réchauffement postglaciaire. D’autre part, le développement des civilisations historiques a été basé sur la pratique intensive de l’agriculture. Il m’est donc apparu que le facteur climatique devait avoir joué un grand rôle pour expliquer l’essor inégal des différentes régions du monde à l’époque historique. J’ai alors dressé une carte des civilisations du monde étant apparues de façon autonome, afin de vérifier si un dénominateur commun d’origine climatique pouvait les relier. Certaines se trouvent dans des régions sèches, d’autres dans des régions humides. Certaines sont dans des contrées froides, d’autres dans des contrées chaudes. Cependant, un détail m’a frappé : tous ces foyers de civilisation furent caractérisés par une très forte variabilité annuelle de précipitations. C’est ce qui m’a amené à mettre en évidence la notion essentielle de « stress climatique », qui pousse aux innovations matérielles. Sur une carte, l’adéquation entre le développement des premières civilisations et l’existence d’un fort stress environnemental est remarquable. Par la suite, j’ai pu constater que la « culture d’innovation » acquise se transmettait de proche en proche, permettant à de nouvelles civilisations, au contact des précédentes, d’émerger. Là encore, il m’est apparu que le climat avait joué un grand rôle dans cette diffusion sélective : elle s’est faite prioritairement dans les régions climatiquement similaires au foyer originel (chaud et sec pour les civilisations du blé, chaud et humide pour les civilisations du riz, etc.)

- Quelles civilisations ou quelles régions du monde ont particulièrement bénéficié de l’influence du climat ?

À l’origine, il apparaît sept foyers climatiques propices dans le monde, qui se superposent de façon remarquable aux sept civilisations ayant émergé de façon autonome. Le plus connu est celui du Croissant fertile, qui a permis l’apparition de la Mésopotamie et de l’Égypte. Un autre se trouve dans l’Hindou Kouch et est associé à la civilisation de l’Indus, dans l’actuel Pakistan. Un autre se trouve au nord de l’actuelle Éthiopie, et est associé à une civilisation plus méconnue en dépit de son dynamisme (successivement pays de Pount, civilisation de Saba, et royaume d’Aksoum). En Amérique apparaissent deux foyers : celui du sud du Mexique et du Guatemala, associé à la Méso-Amérique (Olmèques, Mayas,Aztèques…) ; et celui des Andes et de la côte sud pacifique, associé aux nombreuses civilisations qui se sont succédé jusqu’aux Incas. Enfin en Asie se trouvent deux derniers foyers : celui de Chine du Nord, localisé au nord de la vallée du fleuve Jaune et associé à la Chine actuelle, ainsi que celui situé sur les contreforts népalais au nord de la vallée du Gange, associé à l’Inde actuelle. Par la suite, c’est clairement le domaine méditerranéen qui a le plus bénéficié de la diffusion géographique des civilisations (Grèce, Rome…), ce qui s’explique aisément en termes climatiques. L’influence du Croissant fertile s’est aussi diffusée vers l’est (Perse), mais plus difficilement au nord et au sud (climats très distincts). Ailleurs dans le monde, l’expansion s’est faite de façon plus timide, ou plus tardive (comme en Indochine). Le rôle des maladies liées au climat, crucial dans l’émergence des civilisations apparaît comme un élément d’explication essentiel. Enfin, les civilisations issues du Croissant fertile ont continué leur diffusion vers l’Europe (qui hérita des cultures grecques et romaines), puis dans tout ce qui forme aujourd’hui la « civilisation occidentale ».

- L’homme contemporain, fort de sa maîtrise de la technologie, est-il lui aussi dépendant du climat pour son évolution ?

On pourrait penser que non, au vu de la faible proportion du secteur agricole dans l’économie depuis la révolution industrielle. Pourtant, la localisation des centres économiques prospères sur un planisphère est éloquente : tous les grands pays les plus riches ont leurs capitales économiques à plus de 30 ° de latitude, sur tous les continents (Los Angeles, New York, Montréal, Londres, Paris, Berlin, Madrid, Rome, Moscou, Séoul, Tokyo, Sydney…). La situation est exactement inverse en ce qui concerne les pays les plus pauvres (l’exception de l’Afghanistan, où Kaboul se trouve à plus de 30 ° de latitude, se comprend facilement…). Une explication possible tient dans le fait que l’utilisation de la technologie pour s’affranchir de l’impact de l’environnement a un coût (chauffage des maisons en hiver, climatisation des bureaux en été, utilisation d’engrais, confection de médicaments et de vaccins, etc.) : l’essor pourrait être facilité dans les régions où ce coût est plus faible. D’autre part, le climat peut avoir une influence majeure sur la culture d’une société, ce qui se répercute sur son développement économique. Dans tous les cas, le caractère récent de ces évolutions (deux siècles) empêche d’établir une explication aussi solide qu’aux époques plus anciennes : en effet, à courte échelle de temps, le substrat climatique se retrouve superposé à un ensemble d’événements conjoncturels qui rendent la situation plus complexe.

- Quelles informations le climat donne-t-il sur le potentiel économique futur des différents pays du monde ?

Sur des échelles de temps très courts, le rôle du climat est masqué par d’autres facteurs moins pérennes. Deux facteurs conjoncturels émergent de façon particulièrement nette : la présence de ressources pétrolières, et l’influence de certaines doctrines politiques (ou éventuellement religieuses). La comparaison de la situation actuelle avec le potentiel climatique en est d’autant plus instructive sur le long terme. Certains pays se trouvent dans une pauvreté économique « anormale » au vu du potentiel climatique : en particulier, la Chine, la Russie et l’Europe orientale ont un potentiel de croissance élevé si l’on s’en tient à des critères purement climatiques (bien plus que l’Inde, par exemple). Il en va de même de l’Éthiopie, dont la pauvreté actuelle reste difficilement explicable. À l’inverse, certains pays comme l’Arabie Saoudite, la Libye, le Gabon ou le Venezuela, risquent de subir de façon particulièrement vive le contrecoup de la disparition future des ressources pétrolières. Enfin, le climat suggère que certaines situations constatées aujourd’hui pourraient perdurer : ainsi en est-il de la vigueur de l’Europe du Nord par rapport à l’Europe méditerranéenne. Ou bien encore du retard économique relatif de l’Afrique intertropicale (or Éthiopie) sur le reste du monde. Ou enfin de la richesse du Canada, qui pourrait même être dopée à l’avenir par le réchauffement climatique (extraction facilitée de nombreux gisements, ouverture d’une route maritime permanente au nord). 

 

© Dunod Éditeur, mars 2012

Les civilisations à l'épreuve du climat

Collection: Quai des Sciences, Dunod
2012 - 192 pages - 140x220 mm
EAN13 : 9782100575688 Prix TTC France 18,00 €

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