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René Kaës

Les Alliances inconscientes

René Kaës

Avec Les Alliances inconscientes (Dunod, 2009), René Kaës poursuit ses recherches sur la réalité psychique qui caractérise les liens dans le groupe, les couples, les familles ou les institutions et aborde les alliances inconscientes qui sont au fondement de tous les liens intersubjectifs. Cet ouvrage s’adresse aux psychanalystes, à tous ceux que l’inconscient intéresse, qui ont la préoccupation de comprendre et de transformer ce qui, dans ces alliances nous constitue et quelquefois nous aliène, qu’ils travaillent dans le cadre de la cure ou dans celui des groupes, des familles et des couples. Il est aussi destiné aux étudiants de psychologie et de sociologie, à ceux de médecine et aux travailleurs sociaux.

 
Comment s’inscrit ce nouvel ouvrage dans votre recherche ?
Les recherches que j’ai effectuées depuis plus de quarante ans ont toutes la même orientation, à quelques exceptions près. J’essaie de comprendre comment se produit et comment s’organise la réalité psychique dans les ensembles plurisubjectifs et dans les diverses configurations de liens : le groupe notamment, mais aussi les couples, les familles et les institutions. La réalité psychique qui caractérise ces liens et ces ensembles est distincte de la réalité psychique qui caractérise la vie de l’individu, considéré dans sa singularité, en ce sens qu’elle ne se produit que dans les échanges intersubjectifs et transsubjectifs. Parmi ces formations de ce que Freud appelait la psyché de groupe, les alliances inconscientes jouent un rôle décisif. J’ai étudié d’autres formations propres à ces ensembles, par exemple les mythes, les utopies et les idéologies (L’idéologie. Études psychanalytiques, 1980), le discours associatif des sujets et du groupe (La Parole et le lien, 1994, Dunod), l’espace onirique commun et partagé (La Polyphonie du rêve, Dunod, 2002).

Le « contre-champ » de cette analyse de la réalité psychique dans ces configurations de lien définit d’autres recherches : l’étude de la construction du sujet - du sujet de l’inconscient - dans ces ensembles et de la place qu’il peut y prendre. C’est pourquoi j’ai nommé ce sujet « singulier pluriel », pour souligner qu’il se forme dans sa singularité à travers une pluralité de liens, au croisement conflictuel de plusieurs réalités psychiques (Le Groupe et le sujet du groupe, 1993, Un Singulier pluriel. La psychanalyse à l’épreuve du groupe, 2007, Le Complexe fraternel, 2008, chez Dunod).

J’avais proposé en 1976 un modèle génératif pour rendre compte du travail psychique inconscient mobilisé chez les sujets et du fait de leur groupement pour lier, transformer et organiser la réalité psychique propre à ces ensembles, notamment aux petits groupes. Le modèle de l’appareil psychique groupal (L’Appareil psychique groupal., Dunod) décrit par quels processus s'opère cette double construction du sujet et du groupe, chacun selon des logiques qui leur sont propres, mais dont certaines jouent un rôle de formation intermédiaire (par exemple les fonctions de porte-parole, de porte-rêve, de porte-symptôme… ce que j’appelle les fonctions phoriques). Par la suite, ce modèle s’est appliqué, avec quelques aménagements, à la famille, au couple et à l’institution. Chacun de mes ouvrages remet en chantier ce modèle, il le transforme et le précise.
Quels types d’alliances distinguez-vous ?
Je voudrais d’abord définir de quoi il s’agit : pour se lier et pour s'associer, les humains non seulement s'identifient à un objet commun et, de là, entre eux, mais encore ils scellent un accord inconscient selon lequel, pour maintenir leur lien, il ne sera pas question d'un certain nombre de choses, de mots ou de pensées : celles-ci doivent être refoulées, rejetées, abolies, déposées ou effacées.

Sur cette base, j'ai appelé alliance inconsciente une formation psychique intersubjective construite par les sujets pour faire lien entre eux et pour renforcer en chacun d'eux certains processus, certaines fonctions, ou certaines structures dont ils tirent un bénéfice tel que le lien qui les conjoint prend pour leur vie psychique une valeur décisive.

Les alliances inconscientes sont aussi des formations intermédiaires, à la jointure de l’espace intrapsychique et de l’espace psychique de l’ensemble. Il y a quelques années, j’ai travaillé sur les processus et les modalités de la transmission de la vie et de la mort psychique entre les générations et à travers les générations. Les alliances inconscientes sont au cœur de cette transmission, elles sont au principe des passages et des liens entre les espaces psychiques qui se succèdent et qui se suivent.

Pour construire et soutenir ces propositions, j’ai pris appui sur mon expérience clinique de la cure et du travail psychanalytique en situation de groupe. Je donne des exemples approfondis de la mise en œuvre et du dénouement des alliances inconscientes. J’ai aussi largement puisé dans les créations littéraires et cinématographiques pour illustrer des processus auxquels les artistes savent donner une visibilité plus nette et dont ils savent communiquer plus directement les charges émotionnelles.

Je voudrais revenir et insister sur ce point : les alliances inconscientes sont destinées par structure et par fonction à demeurer inconscientes et à produire de l'inconscient. Le caractère inconscient des alliances réside dans le fait qu’elles sont ancrées dans un double déterminisme générateur de l’inconscient : l'inconscient est maintenu comme tel par l'économie conjointe du refoulement (ou du déni) exercé, dans le même sens, et pour le bénéfice de chacun, par les sujets d'un couple, d'une famille, d'une institution ou d'un groupe. L'ensemble ainsi lié ne tient sa réalité psychique que des alliances, des contrats et des pactes que ses sujets concluent et que leur place dans l'ensemble les oblige à maintenir. J’ai décrit plusieurs types d’alliances inconscientes. Certaines d’entre elles sont structurantes : je décris dans ce type d’alliance le pacte des Frères et l’alliance symbolique avec le Père, le contrat narcissique, le contrat de renoncement réciproque à la réalisation directe des buts pulsionnels. D’autres sont défensives, comme le pacte dénégatif et quelques-unes ont un caractère pathogène et aliénant : le pacte narcissique, le déni en commun, le pacte pervers. D’autres enfin ont une dynamique et une économie fondée sur l’action offensive, aussi bien dans une équipe de football que dans un gang. Ces alliances doivent être distinguées selon les processus générateurs d’inconscient qu’elle mettent en œuvre : selon qu’elles sont fondées sur le refoulement, le déni ou le rejet, elles correspondent à des modes de production de l’inconscient distinctes..
Quelle est la part des alliances inconscientes dans la construction d’un sujet et de sa relation à l’autre et aux autres ?
Je suis depuis longtemps la proposition de Freud lorsqu’il considérait que l’individu mène une double existence : il est à lui-même sa propre fin, mais il est structuralement divisé du dedans ; il est membre et, simultanément et indissociablement, maillon, de la chaîne intersubjective dont il procède. Je précise qu’il en est le serviteur, le bénéficiaire et l’héritier Cette chaîne et l’ensemble qu’elle forme sont eux-mêmes traversés et structurés par des conflits inconscients et des alliances inconscientes. Les alliances qui nous précèdent dans la chaîne sont aussi co-formatrices de notre inconscient, mais aussi celles que nous nouons avec nos contemporains pour faire lien avec eux. Les contenus inconscients de ces alliances font retour dans des symptômes, des rêves, des actes manqués des signes énigmatiques, des bizarreries, que nous pouvons reconnaître et auxquels nous pouvons donner sens, si nous sommes attentifs à leurs rapports avec les alliances inconscientes. Mais ce n’est pas facile, puisque les alliances, au-delà de leur dimension intrapsychique, sont nouées dans l’espaces psychique d’un autre, ou de plus d’un autre, qui en bénéficie pour son propre compte, s’en fait le gardien et le serviteur, quand ce n’est pas pour s’en faire l’héritier. Je reprends sur cette base la notion d’une métapsychologie du sujet dans l’intersubjectivité.
La compréhension et la connaissance de ces alliances inconscientes est-elle essentielle pour le psychanalyste ?
Les alliances inconscientes sont au fondement de tous les liens intersubjectifs : elles sont conclues dans les couples et les familles, dans les groupes et les institutions. Elles affectent donc les institutions et les groupes psychanalytiques. Mais elles agissent aussi dans la cure psychanalytique ou dans toutes les autres situations thérapeutiques. Le travail de l’analyse consiste précisément à dénouer ces alliances, notamment les alliances défensives et pathogènes qui ont pu se mettre en place jusque dans l’espace psychanalytique, dans les nouages des transferts et du contre-transfert.
© DUNOD EDITEUR, 26 Avril 2009
 
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