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Catherine Hervais

Vivre et communiquer avec un proche boulimique-anorexique

Catherine Hervais

Beaucoup de familles sont aujourd’hui confrontées aux troubles du comportement alimentaire. Même si ces phénomènes sont plus médiatisés, cela n’aide pas les proches à savoir comment se comporter face à une crise. Dans Vivre et communiquer avec un proche boulimique-anorexique (InterEditions, 2007), Catherine Hervais psychothérapeute spécialisée dans le traitement de ces problématiques, explique les fondements de ces comportements et de leurs manifestations. Avec des exemples concrets, elle détaille les types de personnalités sensibles à ce type de problème, les manifestations qui peuvent se produire au quotidien… Le lecteur est ainsi mieux préparé à faire face pour accompagner un proche souffrant de boulimie ou d’anorexie.

 
Pourquoi avez-vous choisi de vous adresser aux proches d’un(e) boulimique-anorexique ?
Les proches des personnes boulimiques me contactent souvent afin de comprendre ce qui se passe, et que je leur dise comment ils peuvent aider le(a) patient(e). Ils sont très malheureux de voir souffrir une personne qu’ils aiment, de ne pas comprendre et de ne pas réussir à l’aider à aller mieux. Je me souviens d’une mari qui me disait : « Moi j’ai souffert autant qu’elle, j’ai souffert avec elle. J’étais mal le matin, mal le soir, j’étais comme elle, en fait ». Régulièrement j’explique aux parents ou aux conjoints qui me contactent que la boulimie vient d’un problème de personnalité, qu’on n’y peut rien, que ça ne part pas avec la volonté. Je leur explique ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Il faut savoir que lorsqu’une personne boulimique-anorexique se retient d’avoir des boulimies, elle devient hyperstressée et encore plus obsédée par la nourriture. J’ai pensé qu’un livre avec des exemples très concrets sur ce qu’est vraiment la boulimie-anorexie et sur la façon d’aider un proche au quotidien, dans des situations souvent très difficiles de la vie de tous les jours, pourrait aider beaucoup de gens.
Les familles peuvent-elles repérer précocement ce type de maladie ?
À table, une personne boulimique-anorexique mangera soit très peu et d’une manière un peu fétichiste (pas de matières grasses, pas de sucre), soit beaucoup trop. Quand j’étais petite, mon père, à table, m’appelait tendrement « la poubelle » me proposant ses restes quand il ne terminait pas son assiette, ce qui, bien sûr, me blessait beaucoup et ne m’aidait pas à aller mieux. Mais il n’était pas alerté par mon comportement…
Y a-t-il des erreurs courantes à ne pas commettre face à ces manifestations ?
Oui, il faut éviter donner des conseils s’inspirant du « bon sens » du type : « tu ne devrais pas reprendre du plat, tu le regretteras », ou : « fais attention, tu grossis » ; cela signifie qu’il faut essayer de ne pas intervenir sur le dysfonctionnement alimentaire ou sur les autres symptômes de cette pathologie (obsession sur le look, hypersensibilité) en donnant des conseils logiques sur ce qu’il conviendrait de faire ou ne pas faire. La boulimie, les obsessions, l’émotivité ne sont que la partie apparente d’un problème psychologique plus profond et n’ont rien à voir avec la logique et la volonté. Il faut juste tenter de communiquer sur des sujets « légers » comme la télévision, le cinéma, la lecture ou des choses qui restent superficielles par rapport à la pathologie.
Est-ce que la prise en charge d’un patient prend également en compte la famille ?
Oui, quand cela arrive à un enfant de moins de seize ans. Au-delà, ce n’est pas toujours souhaitable parce que la personne boulimique-anorexique a besoin d’apprendre à s’autonomiser sur le plan affectif. Il faut qu’elle sache peu à peu prendre du recul sur son histoire familiale. Une psychothérapie sans la famille me paraît plus judicieuse, même s’il est parfois bon de voir la famille pour l’informer et l’aider à gérer son angoisse au quotidien.
Est-ce que les symptômes de ces maladies sont plus difficiles à supporter pour la famille que la dépression ou la toxicomanie ?
Il y a souvent des épisodes dépressifs avec la boulimie. Ces passages peuvent parfois durer longtemps, au point que la personne n’a pas envie de sortir ou d’aller travailler. Mais généralement, en dehors des épisodes dépressifs qui s’installent périodiquement, la boulimie est un anti-dépresseur. Le plus difficile à gérer, pour la famille, c’est l’aspect « toxico ». Comme la boulimique-anorexique est obsédée par la nourriture, elle semble « absente » à la vie en général et à la vie familiale en particulier. La boulimie-anorexie est une toxicomanie sans drogue. Elle est moins toxique cependant, parce que la nourriture ne fait pas autant de dégâts dans le cerveau que l’alcool ou la drogue. Par ailleurs, concernant la boulimie, quand on a traité le problème de fond avec une psychothérapie, du jour au lendemain on n’a plus envie de faire des crises. Je crois que les toxicomanies avec l’alcool ou avec la drogue, sont plus compliquées dans la mesure où il faut également traiter la dépendance pharmacologique.
Y a-t-il risque de contamination dans une fratrie ? Comment peut-on lutter contre cela ?
Pas du tout. Il n’y a aucun risque de contamination à voir sa mère, sa fille ou sa sœur boulimique ou anorexique. Ce que l’on constate en ce qui concerne l’origine de la boulimie, c’est que la personne boulimique ne s’est pas sentie sécurisée dans la petite enfance et dans certains cas, uniquement pour des raisons physiologiques, comme par exemple un manque de sérotonine (une hormone qui permet de se détendre). Il peut y avoir aussi des facteurs génétiques communs, générateurs des mêmes symptômes dans une famille. Par ailleurs, il se peut que le contexte familial soit insécurisant, auquel cas les frères et sœurs sont aussi susceptibles d’avoir un problème d’addiction.
À quel moment doit-on envisager une prise en charge hospitalière  ?
Quand la personne fait trop de boulimies et à besoin de souffler. Ou quand elle est en danger sur le plan du poids (ou trop maigre ou obèse). S’il n’y a pas de danger immédiat, l’hôpital n’offre pas une prise en charge psychothérapeutique suffisante pour résoudre le problème de fond. Il n’y existe pas de structures intensives pour prendre en charge les patients sur une longue durée, avec une psychothérapie particulière, comme pour les drogués et les alcooliques. Il est préférable pour ces patients d’envisager une psychothérapie axée sur le problème de personnalité, pour leur apprendre à « vivre ».
Les familles doivent-elles redouter des rechutes ?
Après une thérapie axée sur le ré-apprentissage alimentaire et le contrôle des crises, les rechutes sont malheureusement fréquentes. C’est compréhensible dans la mesure où les efforts n’ont pas été suffisamment portés sur la cause réelle de la boulimie qui est le trouble de la personnalité. Si le cadre de la psychothérapie est bien aménagé et si le problème de fond est bien ciblé, il n’y a pas de rechutes. Il arrive que les boulimies réapparaissent à l’occasion d’événements perturbants, mais on ne peut pas parler vraiment de rechute dans la mesure où la personne est moins à fleur de peau, moins « écorchée » qu’avant. Elle refera surface d’elle-même rapidement et les boulimies disparaîtront à nouveau, une fois l’orage passé.
Comment avez-vous conçu cet ouvrage et pourquoi ?
J’ai conçu cet ouvrage en deux parties. La première partie permet d’aider la famille à repérer si leur proche est boulimique ou anorexique. Je passe en revue les divers comportements alimentaires dysfonctionnels des personnes boulimiques-anorexiques. La seconde partie aborde les différents traits de personnalité responsables du trouble du comportement alimentaire : une hypersensibilité, avec tendance à un comportement sans nuances (les choses sont souvent blanc ou noir), une personnalité infantile, perdue quand l’autre n’est pas là ou quand il est en désaccord. Une tendance à tout prendre pour soi (un mot de travers et c’est la remise en question totale), même lorsque, par ailleurs, la personne affiche une vraie réussite sociale.
Votre livre peut-il avoir un autre public que les proches d’un(e) boulimique-anorexique ?
Oui, je pense qu’il peut toucher toutes les personnes qui ont une addiction autre que la boulimie ou qui ont un proche dépendant d’un produit ou d’un comportement. Je pense que les boulimiques-anorexiques apprendront, eux aussi, beaucoup de choses sur leur fonctionnement parce qu’il existe peu d’ouvrage axés sur les troubles de la personnalité de l’addiction. On pense encore que le sevrage est incontournable pour réussir à guérir… Dans ce livre, je traite de la problématique souterraine de l’addiction et je suis persuadée que, sous l’angle de la psychothérapie, les lecteurs ouvriront les yeux sur l’immense souffrance qu’est l’addiction, avec une autre manière de la regarder et de l’appréhender.
© DUNOD EDITEUR, 2 Mars 2007
 
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